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Lundi 19 mars 2012 1 19 /03 /Mars /2012 19:07

Sur Jaccottet
    Si la synthèse est une petite dissertation, c’est un exercice compliqué pour au moins deux raisons. D’une part, elle doit être faite en peu de temps tout en étant problématisée. D’autre part, les références à l’œuvre doivent être assez nombreuses (mais pas trop) et intégrées au raisonnement. Ces deux écueils, puisqu’il s’agit de cela, ne peuvent être réduits que par un travail sérieux en amont. Force est de constater que bien des élèves ont du mal à les passer, faute d’une approche méthodique qui leur aurait été enseignée comme il se devrait.
    Je n’ai pas une âme de pourvoyeur de cours tout faits, et j’avoue mon agacement grandissant devant les cohortes d’élèves qui croient bon (pour eux comme pour nous, correcteurs), de recopier quelque chose qu’ils trouvent aisément sur internet. Mais, inversement, je pense qu’internet est un bon outil de travail. Au milieu de ma contradiction, j’ai donc décidé de me faire guide, ou médiateur, dans l’œuvre de Jaccottet au programme.
    Mon objectif est de donner des arguments stylistiques aux candidats. En effet, rares sont ceux qui, dans l’étude de la poésie, se sentent à l’aise dans l’étude du style, et particulièrement dans celle, pourtant fondamentale, de la versification et du rythme. Je vais donc proposer, après les analyses que j’ai faites, des éléments sériés qui donneront des atouts aux futurs candidats sans leur mâcher leur travail (autrement dit sans activer la démangeaison de la tricherie).


Le lyrisme dans « À la lumière d’hiver »
« D’une manière ou d’une autre, tous [les poètes modernes] s’enfoncent dans l’innombrable, dans l’impossible, dans la mort, pour ensuite, ou pour en même temps en resurgir vivant . Expérience paradoxale, et pourtant chaque jour recommencée et réussie, qui lie la littérature à l’impossibilité de la littérature, et qui fonde l’être sur une familiarité active du néant. » Jean-Pierre Richard, Poésie et profondeur (1955), Seuil.
1. Depuis son apparition chez les Grecs anciens, le lyrisme fait le lien entre le moi et le monde d’une manière subjective. C’est alors le je qui permet la mesure du monde, et c’est dans le langage que le poète vit ce rapport existentiel. En effet, si l’on s’en tient à la définition de ce terme (en gras) , le lyrisme est « une façon d’être au monde et d’habiter le langage » (Michelle Gally, Le dictionnaire du littéraire (mai 2002) PUF, sous la direction d’A. Viala). Toute la problématique lyrique se trouve là, à tout bien considérer. Cette approche n’est pas des plus simples, mais la poésie de Jaccottet ne l’est pas plus.
2. L’approche stylistique des textes lyriques dans la poésie joint une analyse des rapports entre le moi et le monde à une étude du langage poétique. La première étape est simple à comprendre. Chez Jaccottet, par exemple, le monde est souvent verticalité douloureuse (leitmotiv des oiseaux, de la terre qui ne porte plus [Leçons, p. 15] ou qui ensevelit, image d’une « montagne sur nous écroulée » [Leçons, p. 23], nombreuses allusions à la distance, à la droiture…). La deuxième étape nécessite une précision, ne serait-ce que parce que l’expression a été un peu galvaudée. On appelle langage poétique l’utilisation poétique du langage et le langage spécifique de la poésie. Les deux se complètent, s’entrechoquent quelquefois, notamment dans la poésie moderne.
3. Pour ce qui est de l’utilisation poétique du langage, j’en ai donné des analyses dans mes envois précédents sur Jaccottet. Il en va ainsi de la syntaxe triturée, poussée à l’extrême, des glissements sémantiques les plus audacieux et les plus mystérieux, du règne omnipotent de la référence pronominale obscurcie (tel ce « Je l’ai vue droite et parée de dentelles » dans « Chants d’en bas » p. 37, dont il est trop souvent donné la clé à tort, oubliant que le poème n’en dit rien, et rendant stérile la lecture stylistique), des ruptures thématiques qui fleurissent à l’envi, déchirant la trame du poème (cf. « Et ces oiseaux aveugles… dans le poème cité ci-avant) et obligeant le récepteur à faire des liens, à rapetasser le texte. Il y a dans le lyrisme moderne un rapport problématique au langage.
4. Il suffit de retrouver toutes les allusions à la voix (j’écoute p. 14, muet p. 19, il se tait p. 20, on peut nommer… cela n’entrera pas dans sa page d’écriture » p. 22, etc.) pour avoir un aperçu de ce rapport au langage. La voix est un rapport à l’autre (notamment dans « Leçons » et « Chants d’en bas » comme les titres l’indiquent), ainsi qu’à soi-même (« Il y a en nous un si profond silence » p. 26 et le poème « Parler » p. 41). La voix est aussi une émanation première de la poésie (cf. p.45 « ce qui eut nom chanter d’abord »). « Leçons » repose en grande partie sur la notion d’apprentissage inutile, de châtiments, de maître frappé par la mort et devenu « enfançon ». Dans « Chants d’en bas » le rapport avec la mère morte est synonyme de perte de la parole (par pétrification, cf. le premier poème), mais aussi de ressouvenir d’une parole qui a surgi. Dans le troisième recueil, la tentative de dire est réitérée (« patiemment »), mais toujours fragile. Faut-il insister sur l’étymologie (infans, en latin, est un composé du verbe fari qui signifie parler, allié au préfixe privatif in) ? Entre l’enfant et le mort, la parole est rendue impossible et pourtant essentielle (voir l’allusion au cri p. 25, puis au silence p. 27).
Je parlerai plus tard du langage spécifique de la poésie.

Par Le vicomte
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