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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 07:25

Le texte "De la Société" IX, Les Caractères (1688) La Bruyère


Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme universel, et il se donne pour tel : Il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle, à la table d'un grand, d'une cour du Nord : il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent ; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes : il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur. « je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original : je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. »

Le commentaire

    Écrivain du XVIIe siècle d’origine grande bourgeoise, La Bruyère a marqué la littérature française de l’empreinte de l’unique ouvrage qu’il ait achevé et publié de son vivant, qui l’a propulsé au rang de moraliste, au même titre que Jean de La Fontaine, Blaise Pascal et le duc de La Rochefoucauld. Parus neuf fois de son vivant (la dernière édition datant de 1694), Les Caractères sont composés de seize chapitres où la peinture du monde qui l’entoure, organisée en grands thèmes, relève de l’observation à visée morale. Comme bien d’autres qui l’ont précédé, La Bruyère s’attaque particulièrement à la haute société, dans une veine satirique qui a fait sa fortune. Son intention de dévoiler les défauts des hommes et de les corriger en riant, proche de la devise du théâtre comique, se caractérise aussi par un pessimisme de fondement religieux (janséniste), sentiment qui a gagné la cour à son époque, et notamment l’entourage de Mme de Maintenon. En s’intéressant à la société et à la conversation, dans le chapitre V, il se concentre sur l’un des fondements de la conscience aristocratique de l’époque : l’art de converser est emblématique de la noblesse et des privilégiés qui peuvent être appelés gens de mérite. Mais à la différence d’autres, La Bruyère satirise les ridicules plutôt que de formuler des maximes ou d’imposer un code.
    Le portrait d’Arrias, à la fois dynamique et plaisant, constitue un concentré de l’art du moraliste-satiriste, porté à son point culminant chez La Bruyère. Dans quelle mesure l’auteur est-il parvenu à nous instruire plaisamment, selon la devise classique, due à Horace ?
    Cette anecdote à portée morale, portrait en action, n’est-elle pas aussi une petite farce qui se clôt sur un chute en coup de théâtre ?
    En maniant l’implicite et les interventions discrètement réprobatrices, en construisant son propos de manière machiavélique tant du point de vue du style que de l’énonciation persuasive, l’auteur n’est-il pas parvenu à nous piéger, diffusant ainsi avec un art consommé un enseignement moral d’une profondeur surprenante ?



    La Bruyère a écrit son ouvrage sous forme de remarques, selon l'expression qu'il utilise dans son discours d'entrée à l'Académie française. Le texte que nous étudions a toutes les caractéristiques du portrait d'un type comique, qui a fait la célébrité de cet ouvrage. Il constitue un tout, lisible isolément aussi bien qu'à la suite des remarques précédentes. Si les chapitres forment des touts , où les remarques s'additionnent les unes aux autres en une véritable stratégie d'ensemble, chacun des éléments qui le constituent fonctionne comme une unité cohérente et interprétable en elle-même. Le portrait d'Arrias est l'un des tout premiers du chapitre V, et il a de ce fait une valeur programmatique dans le chapitre. La Bruyère l'a voulu dynamique et plaisant, comme tous les portraits des Caractères.
    Nous avons affaire dans ce passage au portrait en action d'un personnage-type. L'incipit de ce caractère, pour reprendre le titre de l'ouvrage, saisit en une proposition le trait saillant du personnage. Homme « universel », Arrias « a tout lu, a tout vu » (l. 1). Par l'utilisation de la paronomase étendue aux deux groupes d'une énumération binaire ([atuly] ne diffère de [atuvy] que d'un seul son), le narrateur assemble deux verbes liés au champ lexical de la connaissance. L'utilisation du passé composé comme antérieur du présent manifeste un acquis du personnage, ce que le redoublement de l'hyperbole par la répétition fortement insistante du pronom indéfini 'tout' met exagérément en évidence. Le phénomène sinon de surcharge, du moins de grande densité stylistique, symptomatique de l'art de La Bruyère, contribue à présenter un trait intellectuel du personnage sous la forme énonciative d'une vérité générale (telle est, en effet, la valeur du passé composé ici), et d'un point de vue rhétorique comme une hyperbole redoublée qui confine à l'impossibilité (ce que les Grecs appelaient un adynaton, et les Latins une impossibilia). La contradiction implicite de ces deux effets stylistiques est utilisée par l'auteur pour instiller discrètement le doute dans l'esprit du lecteur. C'est là ce que nous verrons plus loin (dans un second temps).
    L'anecdote qui suit l'énoncé-programme initial , qui a postulé l'universalité apparente du personnage d'Arrias, et son hypocrisie (« il aime mieux mentir que de se taire » l. 2), est l'illustration nette et presque méthodique de tout ce que contient cette annonce. L'omniscience du personnage, d'une part, est traduite par l'énumération des thèmes abordés lors de la conversation par Arrias. De la « cour du Nord » (l. 3), il semble en effet tout connaître. Il paraît maîtriser la géographie de « cette région lointaine » (l. 4) où « il s'oriente (...) comme s'il en était originaire » (ibid.), « il discourt [de ses] mœurs (...) des femmes, du pays, de ses lois et de ses coutumes » (l. 4-5), enfin « il récite des historiettes qui y sont arrivées » (l. 5). De nombreux procédés énonciatifs tendent à traduire l'étendue des connaissances du personnage. Le verbe discourir (l. 4) suppose de longs développements, de même le pluriel d' « historiettes » (l. 5). La progression à thème dérivé dans l'énumération suggère elle aussi des développements savants, « cette région lointaine » entraîne par hyperonymie  les autres termes « mœurs » (l. 4), « femmes », « lois », « coutumes » (ibid.) et est repris par le synonyme « pays » (l. 5). Les hyponymes étant au pluriel, les développements possibles se multiplient à l'infini. Cette omniscience, d'autre part, dans les propos au discours direct du personnage (l. 8-10), se traduit non seulement par le recours à l'assertion , « je ne raconte rien que je ne sache d'original » (l. 8), mise en valeur par la synonymie à effet insistant et par la reprise grammaticale (« je n'avance, je ne raconte rien... » l. l. 8), mais aussi par l'utilisation de l'argument d'autorité. Arrias invoque l'autorité de l'ambassadeur de France dans cette cour du Nord, Sethon (l. 8-10),  ce qui est amplifié par la succession des subordonnées relatives à effet cumulatif, insistant lui aussi, parce qu'elles traduisent toutes la même idée, formulée de trois façons différentes (ce qu'on appelle aussi la parastase).
    Nous voyons ainsi que par cette anecdote, l'auteur a pour objectif de présenter un portrait vivant d'un personnage digne de la farce, incarnant un défaut majeur qu'il faut corriger pour être jugé honnête homme.

    La Bruyère, dans Les Caractères, dépeint les courtisans à l’aide de l’image devenue topique du théâtre du monde. L’hypocrisie et la vanité des gens qui gravitent autour des Grands de la cour est une cible privilégiée de sa critique. Le personnage d’Arrias, par son attitude et ses propos a tout d’un personnage de comédie, tels ceux mis en scène par Molière, contemporain de La Bruyère mais qui a acquis sa gloire avant que La Bruyère n’ait commencé à écrire son œuvre unique. Arrias, en effet, a tout du personnage-type de la comédie, incarnant de façon ridicule tous les traits caractéristiques d’un défaut qu’il représente. L’incipit du texte, que nous avons étudié pour sa portée morale et son rôle dans le portrait, constitue aussi un type comique. Le personnage du fat est suffisamment commun dans la comédie de l’époque pour être immédiatement perçu par le lecteur dans sa richesse théâtrale. Arrias, « homme universel » (l.1) est d’abord perçu comme un type moral valorisé au XVIIe siècle dans l’œuvre des grands moralistes, notamment chez Blaise Pascal, qui écrit dans les Pensées (VI, 15) des gens universels qu’ils ne sont « ni poètes, ni géomètres, mais [qu’]ils sont tout cela, et [qu’]ils jugent de tous ceux-là ». Mais cet homme universel deviendra une légende décriée au XVIIIe siècle (notamment par Condillac, estimant que « ceux qui aspirent à être universels courent risque d’échouer dans bien des genres »). La Bruyère, écrivant à la charnière entre le dix-septième et le dix-huitième siècle, à une époque d’accroissement considérable des connaissances scientifiques, semble être à mi-chemin entre l’universalisme pascalien et l’humilité humaniste des philosophes du dix-huitième siècle.  Notons d’ailleurs que l’expression homme universel va vite être utilisée ironiquement, tant la vanité de cette entreprise est une évidence aux penseurs de l’époque. La Bruyère, ainsi, use d’une notion morale, derrière laquelle le portrait de l’honnête homme se laisse aisément deviner, et il la caricature pour faire paraître au grand jour le ridicule du personnage d’Arrias. Si l’universalité humaniste, même inatteignable, n’était pas un fait moral faisant partie des connaissances du lecteur de La Bruyère, sa déformation hyperbolique et ironique ne serait pas efficace. Ainsi fonctionne le portrait d’Arrias, incarnant non pas l’omniscience, mais la prétention vaine et mensongère à l’omniscience.
    Du reste, la remarque que nous étudions fonctionne elle-même comme une petite comédie, transformée en anecdote par un témoin la racontant. La situation initiale est installée par la première phrase. Les temps de vérité générale (passé composé « a tout vu » et présent « c’est », « il se donne », « il aime mieux »), d’un point de vue énonciatif supposent une situation stable jusqu’au moment de l’énonciation, mais à même d’être perturbée, comme le confirment les commentaires de l’énonciateur dans cette première proposition. L’événement perturbateur, appelé aussi nœud au théâtre, est représenté par le sujet de conversation dans une situation concrète. Le personnage d’Arrias est le héros de cette mini-comédie, et le seul à agir, jusqu’à l’arrivée d’un obstacle. En effet, la contradiction d’un des invités, qui se « hasarde de le contredire » (l. 6), est un événement extérieur au personnage qui aurait dû le transformer psychologiquement . Mais Arrias « ne se trouble point » (l. 7), et « prend feu au contraire contre l’interrupteur » (l. 8). Le groupe prépositionnel suggère que la réaction d’Arrias est opposée à celle qui était escomptée. Plus encore, « il reprenait le fil de sa narration » (l. 11). L’absence de variation du personnage est un trait comique fréquent : incapable de se corriger, il déclenche par ses excès un rire  qui réforme le spectateur, qui se jure de ne pas suivre ce mauvais exemple. La situation est rééquilibrée, comme il se doit dans la narration et au théâtre, par un événement extérieur de grande importance suite auquel le retour en arrière n’est pas possible. L’intervention inopinée de l’ambassadeur cité en autorité et niant que les pseudo-informations viennent de lui, « C’est Sethon à qui vous parlez, lui-même » (l. 12), impose le silence au beau parleur et clôt par là même l’anecdote. La situation finale, quoique implicite, ne fait aucun doute au lecteur. Arrias, pris au piège, s’est définitivement ridiculisé. Il incarne ainsi le beau parleur pris à défaut en flagrant délit de mensonge. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il constitue un exemple démonstratif pour l’observateur devenu lui-même conteur d’historiette, nous prenant au piège par l’implicite et l’ironie.

En maniant l’implicite et les interventions discrètement réprobatrices, en construisant son propos de manière machiavélique tant du point de vue du style que de l’énonciation persuasive, l’auteur est parvenu à nous piéger, diffusant ainsi avec un art consommé un enseignement moral d’une profondeur surprenante.

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