Samedi 15 janvier 2011 6 15 /01 /Jan /2011 18:43

 

Étude de Thérèse Desqueyroux


      Plutôt que de fournir une séquence "clés en mains", comme on dit, il m'a semblé plus intéressant de proposer l'étude que j'ai faite moi-même. Elle sera peut-être utile aux professeurs de lettres (de la troisième à la première), mais libre à eux de choisir la manière dont ils se serviront de mes recherches. Ils se pourrait, du reste, qu'elle intéresse aussi de bons lecteurs qui souhaiteraient dépasser la surface du texte. D'ailleurs, de ce roman de Mauriac émane un charme qui mérite l'attention. C'est un peu l'histoire d'un envoûtement que je voudrais livrer.

 

Lecture de l'avant-propos


     Thérèse, beaucoup diront que tu n'existes pas. Mais je sais que tu

existes, moi qui, depuis des années, t'épie et souvent t'arrête au passage,

te démasque.

     Adolescent, je me souviens d'avoir aperçu, dans une salle étouffante

d'assises, livrée aux avocats moins féroces que les dames empanachées,

ta petite figure blanche et sans lèvres.

     Plus tard, dans un salon de campagne, tu m'apparus sous les traits

d'une jeune femme hagarde qu'irritaient les soins de ses vieilles parentes,

d'un époux naïf : "Mais qu'a-t-elle donc ? disaient-ils. Pourtant nous la

comblons de tout.

     Depuis lors, que de fois ai-je admiré, sur ton front vaste et beau, ta

main un peu trop grande ! Que de fois, à travers les barreaux vivants

d'une famille, t'ai-je vue tourner en rond, à pas de louve ; et de ton oeil

méchant et triste, tu me dévisageais.

     Beaucoup s'étonneront que j'aie pu imaginer une créature plus

odieuse encore que tous mes autres héros. Saurai-je jamais rien dire des

êtres ruisselants de vertu et qui ont le coeur sur la main ? Les "coeurs sur

la main" n'ont pas d'histoire ; mais je connais celle des coeurs enfouis et

tout mêlés à un corps de boue.

     J'aurais voulu que la douleur, Thérèse, te livre à Dieu ; et j'ai longtemps

désiré que tu fusses digne du nom de sainte Locuste. Mais plusieurs, qui

pourtant croient à la chute et au rachat de nos âmes tourmentées,

eussent crié au sacrilège.

     Du moins, sur ce trottoir où je t'abandonne, j'ai l'espérance que tu n'es

pas seule.

 

 

      Ce texte constitue la seule préface au roman de F. Mauriac. Il est adressé au personnage lui-même, auquel l'auteur parle à la deuxième personne du singulier. Hors de cette intimité souffrante, faite de compassion et de charité, le reste du monde est cantonné dans une troisième personne du pluriel, indéfinie (le pronom "beaucoup", l. 1et 15), ou groupes catégorisés mais sans visages ("livrée aux avocats", "les dames empanachées" l. 5, "ses vieilles parentes" l. 8, "un époux naïf" l. 9, "une famille" l. 13). Ce monde est caractérisé par l'influence qu'il a sur celle qui, seule, est appelée par son prénom. Tous les noms communs qui y sont énoncés évoquent un lien familial (parentes, époux, famille) ou social (dames [de la bourgeoisie], avocats [Thérèse étant accusée de tentative d'assassinat]).

Cette espèce de triangulation énonciative s'associe à une structuration textuelle très étudiée, faisant alterner les locuteurs. "Beaucoup penseront" (l. 1), fait écho à "beaucoup s'étonneront" (l. 15). L'indéfinition de ce pronom à sémantisme pluriel en fait un multiple du pronom personnel On, à la fois plus dangereux et moins solide. Les deux verbes mis en valeur par cette structure binaire font partie du champ lexical de l'activité intellectuelle, mais une activité que l'énonciateur met à distance. C'est ainsi qu'à proximité de ceux-ci, la conjonction de coordination adversative mais (l. 1 et 18) introduit une idée opposée.

      Ainsi, le message de l'auteur à son personnage, intime, presque amoureux, se construit comme un rapport mystique. Thérèse "odieuse" (l. 16), c'est-à-dire 'digne de haine' (odireen latin), Thérèse comparée à une "louve" (l. 13), Thérèse si monstrueuse que l'auteur craint qu'on dise "qu'[elle] n'exist[e] pas" (l. 1), échappe à l'étreinte de son créateur qui voudrait se faire personnage pour la protéger. Le pouvoir démiurgique du créateur-homme s'arrête où commence celui, destructeur, de la société. C'est ainsi que l'explicit du roman, "sur ce trottoir où je t'abandonne" (l. 24), voit la fusion d'un jeauteur et d'un jenarrateur. L'effet de proximité obtenu par cette illusion d'approche, de proximité même, est source de douleur, "je t'abandonne" et de vertu "j'ai l'espérance" (l. 24). Cette union mystique est mise en valeur par le terme "espérance", qui, nous explique Littré, désigne un état de l'âme, ainsi que par ce souhait rejeté dans l'impossible, "J'aurais voulu que la douleur te livre à Dieu" (l. 20), encore que l'utilisation du subjonctif présent dans la subordonnée laisse penser que la virtualité d'une téléologie heureuse, ainsi qu'il est de coutume dans la réception d'un roman toujours réactualisé, reste en suspens.

 

      L'objectif d'une préface est d'inviter le lecteur à entrer dans le livre. Il s'agit à la fois d'informer le lecteur, en quelques lignes, du contenu de l'ouvrage, et de le placer dans un débat que le livre soulève et prend en charge. Souvent marqué, d'un point de vue rhétorique, par la topique de l'exorde, la préface concentre les accents d'une voix qui se veut éloquente et séductrice. En choisissant le face-à-face, quasiment le ton de la confidence, Mauriac explique - au sens étymologique de ce verbe : il déploie - son personnage comme un être ambivalent, voire hybride. Elle est à la fois "odieuse" (l. 16) et en "douleur" (l. 20), meurtrière et martyre, empoisonneuse et empoisonnée. La présentation initiale (l. 1 à 14), décrit Thérèse par le biais de trois diatyposes : des descriptions vives et brèves qui mettent l'objet devant les yeux du lecteur. La première la met en situation d'accusée "dans une salle étouffante d'assises". L'adjectif verbal coupe en deux le complément du nom dont la solidarité syntaxique est perturbée par une tmèse significative : l'étouffement précède la justice. De plus, le complément d'objet direct du verbe apercevoir est rejeté aux confins du deuxième paragraphe, soumis à l'extinction syntaxique, comme Thérèse l'est à l'ostracisme. "ta petite figure blanche et sans lèvres", premier trait physique, efface le personnage tout en le représentant. C'est alors une présence fantomatique et muette qui nous est suggérée, comme le laissait supposer l'apostrophe initiale ("Thérèse, beaucoup diront que tu n'existes pas. Mais je sais que tu existes (...)" l. 1-2). Cette aperception furtive est reprise dans la deuxième diatypose : "tu m'apparus" (l. 7). L'adjectif "hagarde" (l. 8) (dont l'expression est égarée et farouche), enrichit le champ lexical de l'effacement tout en y ajoutant le trait sémantique de l'animalité, mais celle de l'oiseau de proie (hagard se disant d'un épervier ou d'un faucon qu'on capturait après une ou deux mues, et qui se révélait trop farouche pour être apprivoisé). L'allusion, qui devient presque une métaphore, se concrétise par la vision terrifiante des "barreaux vivants d'une famille" (l. 12-13), complément circonstanciel de lieu qui vient, de nouveau, rejeter la femme observée au loin.

      Cette préface est donc l'espace liminaire d'un renversement, concerté entre l'auteur et son personnage. La dialectique du monstre-martyr est déjà soulevée, avant même que le lecteur ait pu lire le roman. C'est là le privilège de l'auteur. Il n'écrit sa préface qu'après avoir achevé d'écrire son roman, il peut commencer par la fin. La "louve" (l. 13) est enfermée, son œil est "méchant et triste". La seule coordination de ces adjectifs donne accès à cette ambivalence fondamentale du personnage. La sphère sémantique ménagée par le premier, se restreint à l'arrivée du deuxième, qui pourrait l'expliquer. Dans quel sens tracer la ligne de force entre cet alpha et cet oméga. Où va la relation de cause à effet ? Digne héritier des romanciers du demi-siècle précédent (réalistes, naturalistes, décadents, modernes), Mauriac a imaginé un personnage féminin entre Madame Bovary et Thérèse Raquin. Comme le dit fort justement Jankélévitch dans Le Pur et l'Impur, du pur, pas grand-chose à dire. C'est à cet opposé moral qu'elle rejoint son homonyme sanctifié, Thérèse d'Avila : pétrie de défauts dans ce "corps de boue" (l. 19), à la fois sereine et bourrelée de remords elle est un "cœur enfoui" qui, comme l'autre Thérèse, s'efforce de rejoindre le château de l'âme par des épreuves épouvantables. L'image du personnage de Locuste, l'empoisonneuse de Claude et de Britannicus, procède du même mouvement de l'esprit créateur qui a "désiré" (l. 21) que son personnage soit une empoisonneuse et une sainte, mais qui a été lui aussi barré par "plusieurs" (l. 21) (autre pronom indéfini) et a abandonné son projet en route, le transformant en une espèce de raisonnement incomplet, en enthymème littéraire.

Par Le vicomte
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