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Vendredi 14 octobre 2011 5 14 /10 /Oct /2011 16:12

Une citation de Paul Valéry

                Paul Valéry est un penseur à la charnière de la conception nouvelle de la poésie qui se fait jour avec Rimbaud et Mallarmé. C’est à lui qu’on doit nombres de prises de positions très en avance sur leur temps. Il signale, entre autres, le divorce entre l’art poétique et la facilité de lecture. Ainsi dans ce passage de Variété III (« Je disais quelquefois à Stéphane Mallarmé » Folio, p. 16) :

« (…) offrir aux gens ces énigmes de cristal ; introduire, dans l’art de plaire ou de toucher par le langage, de telles compositions de gênes et de grâces donnaient à concevoir chez celui qui l’osait une force, une foi, un ascétisme, un mépris du sentiment général, sans exemple dans les Lettres, qui en ravalaient toutes les œuvres moins superbes et toutes les intentions moins rigoureusement pures – c’est-à-dire, presque tout. »

               La notion d’ascèse, empruntée au lexique de la mystique religieuse, suppose un exercice au long cours (askèsis, en grec, signifie exercice, et vient d’un verbe qui veut dire ‘façonner, travailler’). L’idée est à retenir dans la mesure où il s’agit d’un contrepied vis-à-vis de l’adage célèbre de Boileau (Art poétique « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement (…) ») qui supposait avant tout la lisbilité de la poésie. C’est là un concept que retiendront nombre de poètes du XXe siècle. Ce concept, l’image des « énigmes de cristal » le concrétise, sous une forme oxymorique dans la mesure où l’énigme est ce qui est opaque. Jaccottet comme d’autres en a fait son maître mot.

L’image du chemin qu’on emprunte, des pas qu’on fait, constitue sans doute une métaphore in absentia.

« (…) j’ai prétendu guider mourants et morts »

« (…) aller tracer des routes jusque-là »

Leçon, deuxième poème « Autrefois… », p. 11.

J’entends par là que l’auteur signifie autre chose par cette expression. Elle n’est qu’un moyen concret (spatialisant, comme nous l’avons vu dans l’étude précédente sur le premier poème) de donner l’idée d’une pensée abstraite. Mais le sens de cette métaphore, de ce rapprochement conceptuel, se fait en l’absence du thème, autrement dit de ce dont il est question. C’est pourquoi l’on parle de métaphore in absentia. Cette image est presque un symptôme de la poésie moderne. Effacer le thème (ainsi que le fait magistralement Rimbaud dans « Le Bateau ivre ») permet de présenter des « compositions de gênes et de grâces » (cf. notre citation).

                  Ainsi l’émotion esthétique de la poésie, selon Valéry, est-elle sœur de l’embarras que l’esprit ressent face à ces énigmes. Énigmes par le sens (lacunaire plus ou moins, tel ce « plomb » du premier poème, que nous avons trop rapidement interprété, mais qui impose sa polysémie : il s’agit aussi du métal lié à Saturne, réminiscence des poèmes saturniens de Verlaine ou du métal de base du travail des alchimistes ?), énigmes par l’ordre phrastique (dans le même essai, Valéry formule que « la syntaxe (…) est calcul »). Ainsi de « en questionnant » (1er poème de Leçon) qui pourrait avoir comme sujet logique il ou je, ou de la subordonnée « si elle tremble », dans le troisième énoncé, que rien n’interdit de rapprocher (même contradictoirement) du sujet « sa droiture ».

Par le jeu de placements savants, ou plutôt de déplacements, le poète éparpille le sens et cause des rencontres inopinées entre les mots, à contresens de la règle de lisibilité et de non-ambiguïté qui prévaut dans le langage courant. Voyez l’expression « lampe soufflée », dans la troisième strophe du deuxième poème, qui donne l’impression d’être soit un complément circonstanciel (la lampe étant soufflée), soit une métaphore du poète ayant perdu l’inspiration, ou du moins la lumière (apposition).

                  Mais, si nous suivons la pensée de Paul Valéry, c’est justement cette gêne qui cause le plaisir, « cette lenteur intense du regard » (même texte, p. 15). Il nous faut « réapprendre à lire » (idem), « aller à l’encontre de la croyance, peut-être naïve, que le plaisir et la peine s’excluent. » (même texte p. 14). Il y a, dans le recueil de Jaccottet, de nombreuses images de cette gêne (tout ce qui signifie une distance, une maladie, la mort, le mutisme, la parole empêchée…). Cela nous permettra de parler, tantôt, de ce que Jean-Michel Maulpoix appelle un « lyrisme critique ».

Je renvoie à ce sujet à son site internet, et notamment à ces pages

 

http://www.maulpoix.net/lyrisme.htm (préface à l’ovrage Du Lyrisme)

http://www.maulpoix.net/lyrismecrit.html (notes sur Du Lyrisme prises pour une conférence à Reims)

http://www.maulpoix.net/honteuse.html (« Non la poésie n’est pas une maladie honteuse », paru dans le Magazine littéraire en 2001)

Par Le vicomte
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